• propaganda
01/03/2022

Lutter contre la propagande russe

  • Praleski

La propagande n’est puissante que parce que nous sommes faibles et n’avons pas de liens entre nous. Nous n’avons toujours pas appris à analyser les sources. Les réseaux sociaux à but lucratif deviennent de plus en plus nos principaux canaux de communication et ne sont pas ou peu adaptés au partage horizontal de l’information, tant ils créent des bulles informationnelles qui nous éloignent les uns des autres. Les anciens médias sont centralisés et partiaux, éliminant nos voix, et nous avons perdu le contrôle des nouvelles plateformes médiatiques. Cependant, si nous comprenons cette réalité, il y a peut-être une voie à suivre.

Nous ne devrions pas accorder trop de crédit aux idéologues ou aux idiots utiles ; ils ne sont pas assez intelligents pour transformer les gens en zombies médiatiques. Les gens se transforment eux-mêmes en zombies. Les acteurs étatiques russes sont pratiquement incapables de créer de nouvelles idées. Heureusement pour eux, les anciennes idées sont suffisantes pour atteindre leurs objectifs.

Cet article traite des récits de propagande russes les plus couramment reproduits sur le thème des affaires étrangères et notamment de l’Ukraine au cours de la dernière décennie.

“Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe, alors je ne vais pas m’impliquer”.

Depuis 2014 au moins, la propagande russe ne vise plus nécessairement à convaincre le public de soutenir directement la Russie. Ce n’est pas une tâche facile et il est ardu de créer un récit universel à cette fin.

Il est toutefois beaucoup plus aisé de neutraliser ceux qui ne sont pas au courant ou qui sont indécis - dans un tel brouillard, il est plus facile de propager des récits favorables au gouvernement russe. C’est pourquoi le terrain est à ce point saturé de fake news : plus c’est fou et plus c’est passionnel, mieux c’est. Cela crée un sentiment de chaos. Ce manque de clarté dissout intentionnellement les frontières entre faits réels et fiction totale. Dans ce contexte, les acteurs ayant la capacité de spammer rapidement tout l’espace accessible à partir du plus grand nombre de bots sont les plus performants.

“Ce que je fais n’a pas d’importance”.

Nous connaissons tous ce sentiment, car il reflète quelque peu nos réalités. Nous nous sentons comme étrangers aux processus de décision qui influencent notre propre destin. Si nous acceptons cela comme une vérité absolue, nous ne risquons pas d’agir. Pour faire face à ce sentiment dévastateur, beaucoup se tournent vers les théories du complot afin de gagner un peu de confiance et d’autonomie (même imaginaire). Ce processus peut se révéler encore pire que l’inactivité car ces théories favorisent principalement les valeurs de droite, réduisant ainsi les possibilités d’action pour nous et ceux qui nous entourent. La seule façon d’aborder réellement ce sentiment est de prendre son destin en main, de tester les limites du possible, de faire des erreurs, d’en assumer la responsabilité et d’aller de l’avant. C’est certainement plus réjouissant et bien plus porteur d’espoir que de devenir fou d’impuissance.

La Russie comme pôle contre l’hégémonie mondiale et un monde unipolaire

Le concept de monde polaire découle de l’eurocentrisme, au sens large. Historiquement, la guerre froide et le système bipolaire étaient des récits culturels occidentaux simples et pratiques, liés à la lutte contre la menace de l’Est. C’est pour cette raison que le concept persiste. Cependant, la Russie moderne n’est pas un acteur mondial important sur le plan économique. Vous n’avez pas besoin de bombes pour détruire la Russie : des sanctions économiques suffiraient. La Russie n’est plus non plus une référence sur le plan culturel. Pourtant, certains nostalgiques, coincés dans un passé fantasmé, l’imaginent comme l’un des plus grands acteurs mondiaux, avec des connotations positives ou négatives qui varient selon les interlocuteurs. Les gauchistes voient Lénine, les fusées spatiales et Gagarine, et l’hégémonie du prolétariat ; les conservateurs voient Staline, les fusées spatiales et nucléaires, et l’hégémonie des Communistes.

La Russie elle-même n’a pas de projets d’avenir. Elle s’appuie sur un passé imaginaire plutôt que sur un vision positive de l’avenir, assemblant le contenu de différentes époques avec un succès inégal. Cette situation attire également certains conservateurs, qui considèrent la Russie comme le dernier bastion de la tradition, tout comme leurs prédécesseurs voyaient l’Est à travers un prisme orientaliste il y a plus de cent ans. D’un autre côté, la Russie est également attrayante pour ceux qui s’opposent authentiquement aux conservateurs, à l’aune des mouvements anticoloniaux et antiracistes.

Les bases théoriques de ces mouvements se sont formées parallèlement à l’établissement d’études post-coloniales universitaires et à l’éclosion de mouvements de libération nationale dans la périphérie. Tous deux ont tiré du marxisme des éléments essentiels à leurs fondements. Les approches anticoloniales au sein de la tradition marxiste sont directement liées au travail des théoriciens soviétiques des années 1920, lorsque la Russie soviétique avait besoin de soutiens à l’international. L’Union soviétique développait l’idée d’une révolution internationaliste mondiale et soutenait directement les mouvements antiracistes et anticolonialistes à travers le monde. Il est vrai que si vous ne lisez que les textes de cette époque, surtout en comparaison avec les textes universitaires occidentaux d’alors, vous aurez du mal à croire que la Russie moderne puisse être la même “prison des nations” que celle décrite par Lénine pour la Russie tsariste.

L’histoire coloniale des empires soviétique et russe est un point aveugle pour la plupart des gens. Cet aveuglement permet de croire plus facilement que les mouvements anticoloniaux à la périphérie de l’URSS et de la Russie sont uniquement constitués de réactionnaires nationalistes soutenus par l’Occident. Bien que la Russie ne soit pas en mesure de définir et de contrôler le discours à son sujet, elle peut cependant tirer parti des récits établis en Occident. Les récits pro-russes les plus efficaces ne sont pas élaborés intentionnellement, mais naissent par tâtonnement et par erreur. Ironiquement, l’Occident a créé et utilisé contre la Russie des cadres que la Russie utilise aujourd’hui pour restaurer et stabiliser son propre pouvoir colonial. Les personnes qui s’opposent activement au colonialisme de l’Occident peuvent finir par soutenir celui de la Russie en raison de leur méconnaissance de l’histoire des vaincus.

La russophobie occidentale

Le terme russophobie a été inventé par les antisémites russes pour légitimer la répression contre les populations juives dans l’Empire. Sans aller trop loin dans les controverses historiques, nous devons admettre que les empires qui détenaient d’importantes populations slaves colonisées, comme les empires austro-hongrois et allemand, ont formé un complexe idéologique que l’on pourrait qualifier d’antislave. Ce concept a atteint son apogée sous le national-socialisme allemand.

Pour les nazis, les Russes représentaient l’essence de tout ce qui était slave. Après la chute du Troisième Reich, ces idées anti-russes ont été partiellement intégrées dans l’idéologie anticommuniste plus large des conservateurs occidentaux. Le mot “russe” est devenu synonyme de “communiste” et l’ensemble de la population multiethnique de l’Empire soviétique a été réduite à celle de “russe”. Cette figure déshumanisée du “communiste de Russie”, que l’on retrouve dans l’imagerie anticommuniste des années 1950-80, est comparable aux visuels orientalisés du 19ème siècle. Pour les gauchistes aussi, l’image du Russe était strictement liée à leur propre communisme idéalisé. Ils étaient habitués à prendre la défense des communistes russes pratiquement par réflexe, ce qui leur permettait de soutenir l’impérialisme soviétique par défaut. La propagande russe n’invente rien de nouveau, mais utilise les récits de l’Occident à ses propres fins. Toute lutte contre l’hégémonie russe est alors qualifiée de russophobie.

L’antifascisme russe : Pourquoi Poutine continue de parler de sa mission “antifasciste”.

Dans “le pays qui a vaincu le fascisme”, aucune théorie sérieuse du fascisme n’a jamais vu le jour. Pour le citoyen soviétique ordinaire, le fascisme signifiait simplement la quintessence du mal sans aucune substance claire. Bien que le terme soit indéniablement lié à la Seconde Guerre mondiale, appelée en Russie “Grande Guerre de la Patrie”, ce concept n’a pas exactement la même signification que celui de “Seconde Guerre mondiale”. La première guerre de la patrie était la guerre contre Napoléon au 19e siècle. La Grande Guerre de la Patrie a commencé en 1941 avec l’invasion allemande de l’Union soviétique et s’est terminée officiellement avec la capitulation allemande le 9 mai 1945, heure de Moscou. La différence avec la conceptualisation occidentale de cette guerre est que, dans le contexte russe, elle est considérée comme la continuation des invasions occidentales, des Teutons au 13e siècle aux troupes polonaises au 17e siècle, en passant par Napoléon et Hitler. L’Union soviétique continuera à prendre part à la Seconde Guerre mondiale après mai 1945, en combattant le Japon, mais cet épisode n’est pas inclus dans l’idée de Grande Guerre de la Patrie.

Ce concept s’est développé avec le temps et n’était pas mobilisé pendant les événements eux-mêmes. Plus le temps passait après la fin de la guerre, plus elle devenait importante pour le mythe national. L’iconographie principale de la Seconde Guerre mondiale s’est véritablement stabilisée dans les années 70. À la fin des années 90, et en particulier avec Poutine, le 9 mai est devenu le principal événement patriotique en Russie. Il n’y a vraiment que deux fêtes en Russie qui peuvent prétendre à l’unité de la nation : le Nouvel An et le Jour de la Victoire.

La Victoire est intimement liée à l’idée d’un combat eschatologique entre le bien et le mal. Dans ce combat, la nation russe élue se sacrifie, sauvant le monde, triomphant du mal, s’affirmant dans le processus même du sacrifice. Plus le sacrifice est grand, plus le rôle joué dans la victoire est important - c’est pourquoi l’Union soviétique a toujours essayé de revendiquer le plus grand nombre de victimes et de dévastations lors de la Seconde Guerre mondiale. La Russie continue d’utiliser cette rhétorique du sacrifice pour légitimer sa prétention à être le principal vainqueur de l’Allemagne nazie. C’est tout à fait absurde, compte tenu du fait que la majorité des victimes et des destructions appartenaient aux États indépendants actuels du Belarus et de l’Ukraine.

Selon l’idéologie dominante, la principale condition pour remporter la victoire dans la guerre de la patrie était l’unité de la nation russe. Pour Léon Tolstoï, dans Guerre et Paix, cette unité se cristallisait autour des idées de patrie et d’éthique. À l’époque (post-)stalinienne, cette unité était assurée par l’idée d’un chef et d’une indéfectible loyauté envers Moscou.

Cela signifie que tous ceux qui n’étaient pas loyaux envers le leader personnellement, ou du moins envers la direction collective de l’Union soviétique, étaient des fascistes.

Cela signifie que tous ceux qui n’étaient pas personnellement fidèles au dirigeant, ou du moins à la direction collective de l’Union soviétique, étaient des fascistes. A l’époque soviétique, il était entendu que l’URSS avait vaincu le fascisme en tant que famille de nations (le mot “nation” est ici utilisé pour faire référence au concept russe de nation en termes ethniques et raciaux). Au cours de la dernière décennie, ce concept a évolué vers l’idée que seuls les Russes ethniques avaient vaincu le fascisme, tandis que toutes les autres ethnies étaient insignifiantes ou perturbatrices. Cette évolution est liée aux écrits du ministre russe de la culture, Vladimir Medinsky.

Les Russes unis étaient considérés comme antifascistes par nature. En pratique, cela signifiait que le dirigeant était en mesure de définir ce qu’était et ce que n’était pas le fascisme.

C’est pourquoi, aujourd’hui, Poutine n’a besoin d’aucune preuve pour affirmer qu’il y a des “fascistes au pouvoir” en Ukraine (il utilise souvent le mot nationalisme comme synonyme de fascisme et de nazisme). L’idée même d’être Ukrainien signifie être un traître fasciste contre les Russes. La “dé-nazification de l’Ukraine” pour Poutine signifie amener les Ukrainiens à l’obéissance. Cette logique signifie que toute forme d’indépendance des “territoires canoniquement russes” renvoie à du fascisme, lequel devra être combattu tôt ou tard. Un tel antifascisme est complètement déconnecté de toute valeur et de tout contenu et peut être utilisé pour justifier toute action entreprise par le gouvernement central russe.

Libération de l’Ukraine, défaite des fascistes et accueil des forces armées russes par les Ukrainiens

L’idée russe de “nation” utilise non seulement l’altérité ethnique pour définir ses propres frontières (ce qui est commun à de nombreux nationalismes), mais aussi l’idée du “Russe corrompu”. L’altération, en ce sens, fait généralement référence aux personnes qui ne sont pas considérées comme blanches, notamment les populations du Caucase, d’Asie centrale ou d’ailleurs et qui se trouvent à l’intérieur des frontières russes. Ce rôle des Russes corrompus est aussi joué par d’autres ethnies slaves, tels que les Ukrainiens ou les Biélorusses. Un exemple historique illustre cette vision, celui de la trajectoire du général ukrainien Mazepa, qui était l’une des principales références culturelles en Russie pendant la construction de l’Ukraine.

Pendant la répression des années 1930, les déportations ethniques ont été massives. Elles se sont poursuivies pendant la guerre, et ont alors commencé à être justifiées par des accusations de collaboration de nations entières avec les nazis. Les idéologues soviétiques et plus tard russes aiment à mentionner les unités de collaborateurs formées par les nazis pendant la guerre, composées de différents groupes ethniques en URSS. En créant cette figure des nations traîtres, ils omettent volontairement le fait que la plupart des collaborateurs étaient des Russes - pour légitimer la politique coloniale et la répression ethnique.

La Russie considère que le territoire ukrainien est historiquement russe. Dans cette perspective, les Ukrainiens font partie de la nation russe, mais ont été cooptés et pollués par l’Occident, un peu comme les orcs et les elfes de Tolkien. Cette vision suppose également que la partie “saine” de la société ukrainienne souffre sous le joug de l’Ukraine (c’est-à-dire de l’Occident et des fascistes) et n’a qu’une soif, celle de se rallier à la nation russe et d’en parler la langue. Seuls les fascistes et les agents occidentaux peuvent s’opposer à ces besoins essentiels. De nombreux soldats russes et le grand public croient vraiment qu’ils seront accueillis comme des libérateurs (au moment même où je rédige ce texte, de plus en plus de nouvelles arrivent, reflétant le choc des soldats russes qui réalisent que ce n’est pas le cas).

En ce moment, la plupart des Ukrainiens se défendent désespérément, se portant volontaires pour rejoindre les forces de défense territoriale. La Russie est perçue comme un occupant et une menace pour l’existence même des Ukrainiens, non seulement en termes abstraits (comme leur existence en tant que nation) mais aussi en termes concrets, comme une menace pour les individus qui ne se soumettront pas au pouvoir russe. La Russie a nié l’existence même des “Ukrainiens” dans sa propre propagande pendant si longtemps qu’elle a commencé à croire à ses propres mensonges. Cela signifie également que les Ukrainiens moyens ont des raisons d’attendre de la Russie des actions comparables à celles commises par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Espérons que cela n’atteindra pas l’ampleur des actes alors perpétrés, même si la rhétorique de Poutine se radicalise chaque jour davantage. Ria Novosti, l’agence de presse officielle russe, a déjà fait référence à la “question ukrainienne” en déclarant que “Poutine a pris ses responsabilités historiques et a décidé de ne pas laisser la solution de la question ukrainienne aux générations futures”. Cette déclaration implique au moins une soumission totale de la population. Le président ukrainien Zelensky a indiqué dans un discours récent que tous les événements en cours rappellent l’été 1941; La Russie inonde les réseaux sociaux de déclarations et de contenus qui ne peuvent qu’aller dans ce sens.

Les russophones d’Ukraine en danger

La question de la soi-disant oppression des populations russophones en Ukraine est directement liée à la controverse sur la langue. Même aujourd’hui, après toutes ces années de conflit, une majorité de la population est bilingue plutôt que monolingue. Le russe et l’ukrainien sont très similaires et ce n’est pas un grand défi pour un russophone d’apprendre l’ukrainien en quelques mois. En tant que personne vivant dans le pays, regardant la télévision et consommant les médias généralistes, vous pouvez difficilement éviter de l’apprendre. Si vous dites ne pas comprendre l’ukrainien, il s’agit essentiellement d’une déclaration politique.

D’autre part, pour des raisons économiques, la plupart de la production culturelle (livres, musique et cinéma) en Ukraine a été largement produite en langue russe afin de disposer d’un débouché sur le marché russe. En d’autres termes, il n’y a aucune raison de considérer la langue russe comme menacée en Ukraine. Plusieurs textes de loi ont été adoptés “pour la langue ukrainienne”. Les médias officiels, la bureaucratie d’État et l’éducation sont pour la plupart en ukrainien. Mais aucun aspect de la vie quotidienne n’a jamais été réglementé de sorte à ce que la langue russe y soit limitée.

Cette question linguistique est le principale élément à envisager dans le débats sur la discrimination ethnique en Ukraine. La distinction entre les Russes ethniques et les Ukrainiens est difficile à établir sans auto-identification. Les politiciens ont constamment essayé de jouer sur les différences régionales, en les reliant à la langue. Toute cette distinction venait surtout d’en haut, plutôt que du peuple. Même les véritables nazis du régiment d’Azov ont utilisé le russe comme langue de communication. Au fil du temps, cette question est devenue de plus en plus une question d’identité. De nombreuses personnes ont commencé à utiliser l’ukrainien comme un étendard. De nombreux politiciens (ukrainiens et russes) utilisent cette question d’identité pour détourner l’attention des gens des problèmes sociaux, de la corruption, etc. En y regardant de plus près, il semble que la question de l’oppression des russophones soit surtout une manipulation et ne soit pas liée à la réalité sur le terrain.

L’Ukraine en tant qu’État fasciste

Pour Poutine, un État fasciste correspond à tout État déloyal sur un territoire que la Russie conçoit comme lui appartenant.

En réalité, l’Ukraine est une société bien plus pluraliste que la Russie. La représentation politique au parlement évolue avec le temps selon une logique électorale. Dans de récents discours, Poutine a parlé de ce phénomène comme le signe d’un État fasciste en faillite. Les partis politiques associés à la droite radicale n’ont pas beaucoup de succès. Bien que le pouvoir de la droite ne doive pas être sous-estimée dans le pays, la situation générale est loin d’être sous son contrôle. Contrairement à la Russie, le contrôle de l’Ukraine appartient à une diversité d’acteurs.

Il semble que les institutions d’État ukrainiennes utilisent rarement une rhétorique ethno-nationaliste, même en temps de guerre. Zelensky fait des déclarations qui s’adressent aux Russes en langue russe, essayant (au moins rhétoriquement) de faire la distinction entre l’État russe et le peuple russe, et espérant susciter leur désobéissance à l’effort de guerre.

La Russie agit à titre préventif, l’Ukraine est une menace

La rhétorique de l’État russe est très similaire à celle utilisée lors de l’invasion de la Géorgie en 2008 lors d’une opération baptisée “Faire respecter la paix.” L’Ukraine a beaucoup investi dans ses défenses depuis 2014, mais même s’ils le voulaient, ils n’auront jamais les capacités offensives suffisantes pour attaquer la Russie. La soi-disant République populaire de Donbass a été soutenue par l’armée russe dès le début. Les attaquer reviendrait à attaquer la Russie. Il ne semble pas logique de penser que l’Ukraine aurait pris le risque d’une telle attaque. Le soutien militaire occidental n’était guère substantiel. Les contributions en armes létales n’ont augmenté que dernièrement, dans les quelques semaines précédant l’invasion, en réaction aux préparatifs russes ; mais là encore, les armes livrées à l’Ukraine demeurent défensives. Cette prétendue attaque du Donbass n’était qu’un outil de propagande, bien plus qu’une réalité imminente.

La rhétorique russe n’est pas fondée sur la vérification des faits ou la recherche, mais plutôt sur l’invention et tend à suivre un scénario stéréotypique de condamnation des victimes. Peu importe ce que l’Ukraine a – réellement - choisi de faire : une once de résistance ou d’affirmation souveraine serait interprétée comme une menace pour la Russie. Le fait d’avoir les moyens de résister augmente la gravité de la menace perçue. Même le fait de parler d’égal à égal avec la Russie est perçu comme une agression. Poutine a cité un vieil aphorisme, faisant clairement référence au viol, pour décrire ses décisions concernant l’Ukraine : “Que vous le vouliez ou non, vous devrez l’assumer.”

Le conflit ukrainien comme affrontement entre la Russie et l’OTAN

Comme indiqué précédemment, l’OTAN n’a pas de présence significative en Ukraine. Elle ne dispose pratiquement d’aucun soldat, d’aucune arme et d’aucune base militaire. Dans une situation d’invasion à grande échelle, elle se contente aujourd’hui d’envoyer des armes et évite clairement toute confrontation directe avec la Russie. L’idée même que la Russie ait la moindre revendication sur le territoire de l’Ukraine met en danger tous les pays que la Russie considère aujourd’hui (ou considérera à l’avenir) comme ses territoires canoniques. Ce sentiment de danger pousse les populations locales encore davantage dans les bras de l’OTAN. En regardant la Géorgie et même la Finlande, vous pouvez voir l’impact que cette menace a sur les discussions internes concernant l’adhésion à l’organisation. La guerre de 2014 a été du pain bénit pour l’OTAN qui, jusqu’alors, connaissait des moments difficiles en Europe.

Cet argument est généralement lié à la conception selon laquelle toute politique est un sous-ensemble de la géopolitique. Cette hypothèse ne tient pas compte de l’action des individus, des sociétés ou des États qui apparaissent trop petits et impuissants sur la scène mondiale. Cette pensée rejoint les théories de la conspiration selon lesquelles toutes les événements d’ampleur sont alimentées par telle ou telle superpuissance. C’est aussi une forme d’expression du complexe de Big Brother du spectateur, pour lequel rien n’est intelligible sans être passé au filtre d’un langage académique et standardisé. Cela implique l’utilisation de modèles explicatifs familiers et trompeurs en lieu et place d’une véritable analyse du terrain. Les perspectives locales peuvent être utilisées mais, pour devenir valides, on nous laisse penser qu’elles devraient êtres filtrées par les institutions expertes des métropoles.

Cette analyse devient alors une prophétie auto-réalisatrice. Ignorer les populations locales, leurs actions ou leurs points de vue les fait disparaître des médias, les prive de tout soutien et, dans une situation de crise comme aujourd’hui, peut littéralement signifier leur extinction.

Deux impérialismes sont identiques

La position anti-militariste par défaut correspond à la neutralité lorsque deux puissances impériales s’affrontent. Cette position est commode, mais ne correspond pas à la situation actuelle. Il est absolument clair que la Russie, forte de son écrasante puissance militaire et économique, tente de prendre le contrôle total de son ancienne colonie. La Russie n’est peut-être pas un acteur mondial, mais elle est clairement un hegemon régional. Sur le plan idéologique, ces pays sont totalement différents. La Russie est un trou noir politique : tout ce qui tombe dans son champ gravitationnel disparaît. De l’arrêt total de la vie politique dans les régions déjà occupées de l’Ukraine au soutien de toutes sortes de tendances de droite partout où elles se trouvent, la Russie est la force de droite la plus puissante de la région. En Europe de l’Est, dans le Caucase et en Asie centrale, elle finance les nazis locaux, fait pression pour l’adoption de lois homophobes, militarise les pays, aggrave les conflits ethniques, soutient les dictateurs et noie dans le sang le soulèvement des peuples.

Il n’y a pas deux impérialismes ici. Il n’y a qu’un seul impérialisme contre le peuple ukrainien.

Vous devez choisir votre camp. Il est peut-être déjà trop tard, même au moment où vous lisez ces lignes.